Le Liban face au dollar : Après le choc, le consentement

La démarche occidentale consistant à proposer aux Libanais un prêt du FMI de 10 Milliards de dollars en échange de réformes libérales, juste après un choc traumatique, illustre parfaitement la stratégie de guerre de Washington. Quelles suites pour la dernière République Laïque du Moyen-Orient ?

Deux explosions secouent Beyrouth ce 4 aout. Le Premier Ministre, Hassan Diab, dans les 2 heures qui suivent, annonce qu’environ 2500 tonnes de nitrate d’ammonium ont explosées, et qu’une enquête a été lancée.
C’est suffisant pour l’ensemble du monde occidental qui part immédiatement en croisade contre le gouvernement Libanais dont le pays traverse une crise bancaire sans précédent depuis la fin 2019. Entre temps, le premier ministre tempère, le 7 aout devant Reuters : « La cause n’a pas encore été déterminée. Il existe la possibilité d’une interférence extérieure par le biais d’un missile, d’une bombe ou d’un autre moyen ». Trop tard.

Ne pas donner le temps à la réflexion
Le nitrate d’ammonium : c’est justement la cause de l’explosion d’AZF en Septembre 2001, rappelons que la justice avait eu besoin de 5 ans pour définir les causes de l’accident, et pour commencer à cibler les responsables. Avant de conclure à l’explosion accidentelle, la justice n’écartant aucun témoignage, s’était notamment penchée sur l’hypothèse d’un tir de missile et sur la chute d’une météorite (Il existe des précédents). Malgré tout, de nombreux journalistes d’investigation continuent d’évoquer la thèse de l’attentat.

Nous ne savons donc pas ce qui a provoqué le drame de Beyrouth. Mais cela reste un plaisir pour Emmanuel Macron, qui ne peut plus sortir en France sans se fait invectiver à propos de son costume ou sur le manque de travail, que d’occuper l’espace médiatique en prenant des bains de foules libanaises, clamant aux journalistes qu’il faut des réformes. L’objectif immédiat est de saturer l’espace médiatique dans le monde entier afin d’étouffer au maximum les premiers éléments de l’enquête qui pourraient surgir. L’intérêt est double puisque au niveau national, tout est fait sur l’agenda médiatique pour calmer les manifestations des gilets jaunes. Les premiers ministres ont quitté le gouvernement Libanais au moment où j’écris ses lignes : la presse ne parle que de ça, la méthode semble avoir porté ses fruits et les résultats de l’enquête seront dorénavant secondaires, ou contestés.

Des tractations du FMI depuis 2019
Revenons sur le contexte : depuis 2019, le Liban traverse une crise bancaire sans précédent qui serait dû à la dualité entre la livre libanaise et le dollar Nord-Américain. Certaines transactions comme les échanges commerciaux ou les loyers sont réglés en dollars tandis que les produits courants sont achetés en livres par le peuple. De plus, l’État dispose d’obligations en livre libanaise. Ainsi, la dévaluation de la monnaie nationale pour des raisons qui m’échappent encore, a plongée à la fois l’État et le peuple dans un profond endettement, tandis que les propriétaires immobiliers et les entreprises, qui effectuaient leurs transactions en dollars, disposent aujourd’hui des derniers capitaux du pays.
Cette explosion arrive au moment où les négociations entre la France, le Hezbollah, et le gouvernement de Michel Aoun sont au point mort. Ces négociations menées depuis le mois de juillet par Jean-Yves Le Drian avaient pour but de fournir de la part du FMI un prêt de 10 milliards de dollars afin que le Liban règle ses créanciers en échanges de « réformes », qui semblaient être désapprouvées par le Hezbollah ou par l’État Libanais.

Un traumatisme à exploiter
C’est donc en toute légitimité auprès des médias et du peuple Libanais que l’occident peut débarquer pour imposer ses réformes libérales. Il s’agit du plan développé depuis longtemps par les Nord-Américains : exploiter un traumatisme national afin d’obtenir le consentement du peuple pour y imposer sa politique. Ne nous y trompons pas : même si Emmanuel Macron est un charmant VRP, la besogne devait être effectuée par la France de par les liens historiques qui unissaient les deux pays. Qu’il s’agisse d’un Juppé, Fillon, d’une Le Pen ou d’un Mélenchon, aucun candidat du spectacle électoral organisé par les médias, ne refusera une demande du FMI (Cf : Alexis Tsípras).

Les premiers suspects
Il serait prématuré de désigner dès maintenant des coupables. D’autant plus qu’une enquête Libanaise est en cours, et qu’une enquête internationale a été demandée par E.Macron qui risquerait de faire ralentir la première enquête comme il est de rigueur. La vérité est toujours très relative : pour reprendre l’exemple d’AZF, des journalistes continuent à l’heure actuelle de trouver de nouvelles pistes et les hypothèses demeurent nombreuses.

Benyamin Netanyahou, toujours mieux renseigné qu’une agence de tourisme.

Une vidéo de septembre 2018 à l’assemblé générale de l’ONU, montre le premier ministre Israélien, cartes en mains, expliquant que le Hezbollah stocke des missiles dans des lieux clandestins autour de l’aéroport de Beyrouth. Aéroport, qui se situe à une dizaine de kilomètres au sud du lieu de l’explosion. Info ou intox – peut-être dans le but de désigner le coupable d’une catastrophe ultérieure – le fait est que cette stratégie est utilisée par le Hamas en Palestine où, selon le gouvernement Israélien, il s’agit de missiles délestés de leur charge explosive afin de voler plus loin pour atteindre les zones urbaines, dans le but d’effrayer les populations. Le Hezbollah aurait-il créé cette situation à dessein ?

Vers une nouvelle Lybie ?
Nous retrouvons ici le schéma de la Grèce d’Aléxis Tsípras, leader de gauche, dont l’élection avait permis de calmer les velléités de révoltes sociales avant de céder à la libéralisation brutale de son économie et de ses institutions. Après cette explosion dramatique, le peuple Libanais désemparé, semble consentir au fil des jours à sa propre soumission, garantissant ainsi un changement de politique sans grands heurts, après l’élection d’un nouveau représentant, et ce avant, toujours sur le modèle grecque, d’opter pour un fort mouvement de lutte sociale et une montée progressive des pensées radicales.

Tout dépendra de l’attitude du Hezbollah – le mouvement radical – qui décidera ou non de la lutte armée, et quand elle aura lieu. Cependant, les financements occultes de ce groupe Chiite semblent provenir à la fois d’organismes libéraux mais aussi d’entités Sunnites, faisant tendre le groupe, d’avantage vers le mercenariat que vers la lutte idéologique, rendant très dur l’anticipation des actions de ce dernier.

Pour aller plus loin :

Conclusion de l'audit du FMI au Liban en 2019La Stratégie du Choc - Naomie Klein
La Fabrication du Consentement - Edward S. Herman & Noam Chomsky

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