Nina Keita, 44 ans, n’est pas une Ivoirienne tout à fait comme les autres. Nièce du président Alassane Ouattara, ancien mannequin passée par l’agence Karin Models (celle-là même liée à Jean-Luc Brunel, le fournisseur officiel d’Epstein retrouvé pendu dans sa cellule en 2022), elle cumulait jusqu’ici les titres flatteurs : conseillère au ministère du Budget de 2014 à 2016, aujourd’hui directrice générale adjointe de Gestoci, la société publique qui gère les stocks pétroliers. Mariée au ministre de l’Emploi Adama Kamara, cette femme influente ajoute désormais une ligne autrement plus compromettante à son CV : entremetteuse attitrée du plus célèbre trafiquant de mineures de la planète.
Les documents déclassifiés par le département de la Justice américain le 30 janvier 2025, et publiés par Le Monde le 13 février 2026, révèlent des centaines d’échanges (492) entre Keita et Jeffrey Epstein entre 2011 et 2018. Une correspondance où l’on découvre que les hautes fonctions ne rimèrent jamais avec hautes considérations morales.
« You will ! » : Promesse tenue au royaume des prédateurs
Replaçons-nous en 2011. Alassane Ouattara, fraîchement élu président dans un pays encore fumant des braises de la guerre civile, rencontre Jeffrey Epstein à New York. Sa nièce a organisé ce petit rendez-vous entre gens de pouvoir. Les affaires, dit-on, appellent les affaires.
En janvier 2012, Nina Keita récidive. Elle réserve pour son nouvel ami la « suite ministérielle » de l’Hôtel Ivoire à Abidjan. Epstein, qui ne cache jamais ses appétences malsaines, confie son espoir de « voir de très jolies filles là-bas ». La réponse de la nièce du président ? Un enthousiaste « You will ! » (Tu en verras !). On imagine la fierté familiale.
Le programme des réjouissances ne se limite pas aux plaisirs touristiques. Les mails détaillent des demandes explicites d’Epstein pour des introductions auprès de jeunes femmes, de préférence « under 25 » (moins de 25 ans). En mai 2011, Keita envoie des photos d’une certaine Sadia, 25 ans, « avec beaucoup d’amies à Paris ». Le prédateur la rencontre au Ritz le 31 août 2011. Satisfait, mais pas rassasié, il réclame les clichés de la sœur cadette. Une semaine plus tard, Keita s’exécute. Le sens du devoir, sans doute.
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Petits arrangements entre amis
Entre deux racolages, Nina Keita se mue en femme d’affaires avisée. C’est elle qui facilite l’achat par la présidence ivoirienne du Boeing 727 d’Epstein, ce fameux « Lolita Express » qui fit tant voyager de jeunes filles égarées. C’est elle encore qui organise le 14 janvier 2012 un dîner chez Hamed Bakayoko, alors ministre de l’Intérieur, promis à un brillant avenir de Premier ministre avant son décès en 2021.
Le programme concocté par Keita mérite d’être cité : « Hamed a quelque chose de prévu pour toi, mais j’ai peur que ça aille très tard (dîner chez lui avec sa femme + boissons quelque part + nuit privée à son penthouse (il sait ce que tu aimes)). » Traduction : Epstein savait ce qui l’attendait, Bakayoko savait ce qu’il fallait proposer, et la nièce du président savait organiser. Une synergie ivoiro-américaine des plus sordides.
Epstein et Bakayoko deviennent « mon frère ». Les affaires continuent. En 2014, Keita sert d’intermédiaire pour l’achat d’un système de surveillance israélien, après avoir présenté Ouattara à Ehud Barak via Epstein. Le cercle des amis s’élargit, toujours par les bons soins de la famille présidentielle.
100 000 dollars pour un ami sénégalais
Octobre 2015. Nina Keita sollicite 100 000 dollars auprès d’Epstein. L’objectif ? Engager un cabinet de lobbying américain pour libérer Karim Wade, fils de l’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade, emprisonné pour enrichissement illicite. Epstein vire la somme sur le compte de Keita. Wade sort de prison. Keita remercie chaleureusement : « Thank you for everything you have done for him!!!! » Quatre points d’exclamation pour un service rendu entre âmes charitables.
Une journée bien remplie
Un exemple : le 25 avril 2016, à 9 heures Epstein prend le petit déjeuner avec Ehud Barak et déjeune à 1h30 avec Leon Black (un des financiers d’Epstein). À 11 heures rendez-vous avec Nina Keita.
La pudeur des puissants
Sollicitée par Le Monde, Nina Keita n’a pas daigné répondre. La présidence ivoirienne observe le même silence assourdissant. On comprend leur gêne : comment justifier que la nièce du président ait passé près d’une décennie à servir d’agent de liaison, de rabatteuse et de banquière pour un individu dont les penchants criminels étaient connus bien avant sa mort officielle en prison ?
Sur les réseaux sociaux ivoiriens, l’information provoque des ondes de choc rapidement étouffées. On craint les représailles dans ce régime que les opposants qualifient d’autoritaire. Le débat public, décidément, n’a pas la cote.
L’Afrique et le monstre
Ces révélations éclairent d’un jour nouveau la dimension africaine de l’affaire Epstein. Pendant que les projecteurs braquaient leurs faisceaux sur les Clinton ou Andrew d’York, des personnalités du continent tissaient leur toile avec le prédateur. Rien d’illégal, bien sûr – les documents ne prouvent pas que Nina Keita ait personnellement participé aux agressions. Juste qu’elle trouvait normal d’approvisionner un homme qui « préférait en dessous de 25 ans ». Juste qu’elle trouvait normal d’organiser des nuits privées pour lui avec des ministres complaisants. Juste qu’elle trouvait normal de lui réclamer 100 000 dollars comme on demande l’aumône à un bienfaiteur.
L’affaire Epstein continue de dérouler son chapelet de compromissions, des salons new-yorkais aux palais présidentiels africains. Reste à savoir si cette connexion ivoirienne, désormais exposée au grand jour, suscitera autre chose que des haussements d’épaules dans les capitales où l’on savait, où l’on taisait, où l’on organisait.
par Yoann
Le MEDIA en 4-4-2 est un média alternatif qui dispense, non sans humour, un très bon suivi des affaires de corruption et de manipulation du régime.


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