Trois questions à Viktor Dedaj sur le contrôle de l’information par les GAFAM

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La censure des GAFAM n’est pas nouvelle. Les sites d’information alternative sont particulièrement ciblés. Viktor Dedaj du Grand Soir nous explique comment le phénomène prend de l’ampleur, quels sont les objectifs poursuivis par cette censure et comment nous pouvons y résister.

Le Grand Soir a-t-il lui aussi été victime de la censure des GAFAM comme d’autres sites d’information alternative? On sait notamment que nombreux site de gauche radicale ont été victimes d’un « déférencement » de Google…

D’abord, on a été l’objet d’attaques, victimes de censures indirectes par des gens qui se présentaient antifas. C’était vers 2012, avec des accusations habituelles d’être antisémites, complotistes, etc. Ça ne nous a pas forcément fait du mal parce que je ne suis pas certain qu’ils aient une crédibilité, en tout cas dans les milieux qu’on attire. On a aussi réussi à dévoiler qui ils sont réellement. Leur fact checking consiste 99 % du temps à confirmer le récit officiel. Ils sont là pour appuyer cette voie dominante, c’est peut-être pour ça qu’ils sont promus à ce point.

Du point de vue des GAFAM, il y a deux choses que l’on peut signaler pour les sites globalement non alignés. Tout d’abord, comme tu le dis, ces sites ont été victimes d’un déréférencement de la part de Google. Le taux de référencement a changé et en mai 2020, nos visites ont chuté de 75 %. Ce qui est à peu près le même que WSWS,[1] qui était le premier site impacté ou en tout cas à l’avoir signalé.

Sur les réseaux sociaux tels que Facebook et Twitter, il s’agissait de shadow baning, une censure furtive assez féroce. Il y a deux mots-clés qui déclenchent la fureur de leurs algorithmes, c’est Wikileaks et Julian Assange. De manière générale, on peut dire qu’on est censuré furtivement, pas complètement bloqué. On a une audience de 7.000 abonnés sur Twitter et 20.000 sur Facebook. À peine une dizaine de personnes réagissent à chaque fois. Mais si on met Assange ou Wikileaks dans le sujet, là l’algorithme semble s’emballer et réduire au maximum la diffusion. En retour, dans l’autre sens,  depuis le début de la guerre en Ukraine, on ne reçoit plus les notifications de beaucoup de gens auxquels on était abonnés.

On a appris qu’il y a quatre comptes importants qui ont été bloqués : Pepe Escobar, spécialiste Eurasie, 78 000 abonnés; Scot Ritter[2] qui à l’époque n’aurait pas pu twitter qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massive, ce qui était possible avant ne l’étant plus; ASB News, site d’information sur les opérations militaires, qui avait 200.000 abonnés; Russians with attitude avec ses 127.000 abonnés vient d’être bloqué.

Avant ça il y avait la censure de RT et Sputnik. Dans la foulée, on a perdu Chris Hedges et Lee Camp. Il y a aussi des blogueurs, des vlogers, que je suis dans le monde anglo-saxon. Maintenant,  ils prennent des précautions oratoires et informent à chaque vidéo leurs abonnés de les suivre sur d’autres plateformes.

Le signal de départ, on aurait du mal à donner une date précise, mais je dirais que quand Trump a été éjecté de Twitter, c’était un tournant. On s’est dit, quoi qu’on pense de Trump, que si le président des États-Unis peut être évincé de Twitter, n’importe qui peut l’être. Peut-on encore considérer que ce sont des entreprises privées ou leur situation de quasi-monopole n’en fait pas des services publics ou considérés comme tels?

Une autre chose choquante pour ces entreprises qui se targuent de faire du fact-checking, c’est leur identification. Twitter par exemple ajoute une identification pour les comptes qui sont affiliés à un État. Ils ont collé ça à des comptes de journalistes de RT comme étant affiliés à un État, alors qu’à titre individuel un journaliste n’est pas affilié. Et alors que dans le même temps, ils ne le mettent pas pour eux-mêmes ou des médias affiliés aux États-Unis. Pourtant, il y a une coordination évidente, qui n’est pas cachée. On trouve dans les conseils d’administration de ces GAFAM d’anciens dirigeants de l’OTAN par exemple. Ça montre l’ambiance et les objectifs à terme.

Je précise « à terme » parce que j’imagine que ce n’est que le début. Le système n’a pas l’intention de laisser ses outils, qu’il considère les siens. Du point de vue légal, ce sont les siens. Mais il ne veut pas laisser ses ennemis s’en servir pour le démolir. Notre influence se mesure à la censure qui va s’appliquer contre nous. Ceux qui ne le sont pas encore, c’est probablement qu’ils sont en dessous du radar.

Quel est le but poursuivi par les GAFAM à travers cette censure?

Ça fait des années que je tire ma petite sonnette d’alarme. Réseau Voltaire par exemple avait disparu. On peut en penser ce qu’on veut, mais apparemment, ils avaient disparu, car ils avaient été victimes d’une fermeture de serveur. Puis ils sont réapparus plus tard. Le peu de réactions à l’époque dans les médias alternatifs m’a frappé. Il y a cette idée que « Tant que ça ne me concerne pas moi, ou que ça touche quelqu’une que je n’aime pas, je ne vais pas réagir ». C’est le problème de la censure, ça frappe toujours l’autre avant que ça te frappe toi-même.

Dans la foulée de Trump, ils ont commencé à censurer les sites de l’alt right, la nouvelle extrême droite étasunienne. Et là, personne n’a réagi, il n’y a pas eu de vague de solidarité. Ils ont même réussi à convaincre, ce qu’on appelle la « gauche américaine », c’est-à- dire les milieux démocrates et libéraux qui étaient contre la censure. On a vu un basculement en l’espace de deux ans. Ils sont devenus pro-renseignements, impérialistes comme jamais. Il y a eu une sorte de normalisation de cette idée qui aurait paru farfelue deux ou trois ans auparavant.

Il y a  comme un point de bascule, avec l’objectif de supprimer les voix dissidentes. L’intervention russe fait partie de ce point de bascule. Il y a une volonté répartie dans le monde de mettre fin à l’ordre mondial qui prévaut depuis des décennies. Cet ordre mondial, ceux qui s’en satisfont et le défendent, ils ne veulent pas l’abandonner. Il y a eu une phénomène un peu similaire lorsque l’Union soviétique est tombée et que le contre-exemple d’un pays socialiste ne posait plus de risques. Le capitalisme occidental a alors commencé à montrer sa vraie nature, petit à petit les mesures sociales ont été reniées. Tout ce qui était des justifications pour présenter le capitalisme sous un beau jour n’avait plus de raison d’être. Et les capitalistes ont commencé à démonter l’État, les acquis, les avantages, tout ce qui était lié au mot « social ». On est en train de suivre la même pente, mais dans un autre domaine, celui de la démocratie et de la liberté d’expression. C’est comme s’ils se disaient: est-ce qu’on a vraiment besoin de ça? Autant revenir à nos bons vieux réflexes.

La réduction au silence de quelqu’un comme Julian Assange est liée à ça. Il s’agissait de le punir, mais aussi de l’empêcher de s’exprimer. Wikileaks, c’était à mon sens l’organisation la plus efficace pour détruire le récit officiel. En tout cas, chacune de leur révélation nous montrait que ce qu’on nous racontait était faux. C’est l’une des raisons pour lesquelles la répression sur Assange et Wikileaks s’est abattue si fortement. Et on est en train d’assister à une extension de ce mouvement-là. Quand Assange a été pris, certains n’ont rien dit parce que c’était Wikileaks. Mais on a prévenu qu’après, ce serait les autres. Leur idée, c’est qu’il ne faut pas croire que la liberté d’expression est en danger avec Wikileaks, la presse officielle n’a aucune raison de se sentir en danger, ceux qui sont en danger, ce sont les médias dits alternatifs comme nous.

Comment faire face à cela?

 Le plus immédiat, le plus facile et pas forcément le plus efficace, c’est que l’on s’organise et qu’on opère une forme de solidarité entre nous, les sites qui sont contre cette tendance. Il n’y a pratiquement aucune forme de solidarité entre les sites d’info alternative, déjà entre les sites de gauche il n’y en a pas. Mais ne faudrait-il pas aussi s’étendre à d’autres qui ne sont pas de notre bord politique, mais qui sont contre cette censure? Il faut poser la question sérieusement. Parce que l’idée de dire « Si c’est pas nous, c’est pas grave »… Là, on voit qu’on s’est trompé.

Il faut protester contre les censures de ces sites, quelles que soient les formes politiques. Par exemple, grâce à une connexion, j’ai pu chercher des articles de RT et les publier sur le Grand Soir pour protester contre leur censure. C’est quelque chose qu’on peut faire. C’est l’immédiat, le plus facile et peut-être pas le plus efficace. Mais en tout cas, il est sûr que notre silence ne joue pas en notre faveur.

Ensuite, il faut trouver des plateformes alternatives. Mais du point de vue technique, ça ne garantit rien. Elles peuvent être achetées par Google ou d’autres. Ils ont l’argent et c’est parfois dur de refuser. Sur le plan technique encore, on peut trouver une plateforme qui dit ne pas censurer. Mais sur décision politique, ton fournisseur Internet pourrait très bien t’empêcher d’accéder à la plateforme en question. Tous ces moyens techniques reposent sur un système pour lequel l’adversaire a le doigt sur l’interrupteur. Idéalement, il faudrait donc des alternatives pour ne plus dépendre de ces moyens techniques. Mais dans l’immédiat, je pense qu’il faut surtout organiser la solidarité entre les sites.

Source: Investig’Action

Notes:

[1]https://www.wsws.org/

[2]un ancien officier du renseignement du Corps des Marines qui a servi dans l’ancienne Union soviétique à mettre en œuvre des traités de contrôle des armements, dans le golfe Persique pendant l’opération Tempête du désert et en Irak sur le désarmement des ADM

Source : Robin Delobel, Investig’Action 14-04-22

 

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Source : www.investigaction.net