L’affaire resurgit des limbes numériques en ce début d’année liée aux révélations du dossier Epstein, portée par une vidéo qui fait honte aux algorithmes : une séquence de 2000 où Élise Lucet tendait son micro à une magistrate qui allait faire voler en éclats la bienséance judiciaire. Cette archive, devenue introuvable sauf à la traquer sur les plates-bandes d’Internet, porte en elle vingt-six ans de non-dits et de révisions déchirantes.
La femme qui en savait trop
Ce 27 mars 2000, France 3 diffuse Viols d’enfants : la fin du silence ? Taponier, Justice, Toulec aux manettes, le trio plonge dans l’indicible : des gamins racontent l’horreur organisée, les réseaux, la banalité du mal. Puis vient le débat. Face à Elice Lucet, Martine Bouillon, substitut à Bobigny, déjà auteur d’ »un Viol d’anges » qui dérange l’institution. Elle a cette phrase que les juges ne prononcent pas, que les procureurs n’avouent pas : « Je sais qu’en région parisienne j’ai eu connaissance de charniers d’enfants. Je pèse mes mots. » La suite ? Une tempête dans un verre d’eau judiciaire, des appels en furie au standard de France 3, et ce parfum de vérité qui dérange.
La curée
Les autorités, elles, ne pèsent pas leurs mots. Élisabeth Guigou, ministre de la Justice, dément : aucun charnier, des rumeurs, des affabulations. Martine Bouillon variera sur la localisation, comme si la géographie des cadavres importait plus que leur existence. Le Conseil supérieur de la magistrature la sanctionne en 2001 : manquement au devoir de réserve, déplacement d’office. La République vient de rappeler à l’ordre celle qui avait osé dire, en pesant ses mots, que des enfants morts attendaient peut-être que la justice se réveille.
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Le collectionneur
Parmi ceux qui siégèrentau Conseil Supérieur de la Magistrature pour la punir, un nom : Michel Joubrel. Haut magistrat à la cour d’appel de Versailles, homme de robe et de principes, il incarne cette justice qui sait trouver ses brebis galeuses quand elles parlent trop. Ironie, hasard, ou logique souterraine : en 2003, les gendarmes découvrent chez Joubrel des milliers de fichiers pédopornographiques. À son bureau, dans ses résidences, le magistrat collectionnait ce que Martine Bouillon dénonçait. Sa peine ? Du sursis, une amende, une radiation discrète. Le système, décidément, préfère déplacer ceux qui crient que condamner ceux qui regardent.
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Le silence et ses usages
Aujourd’hui, la machine à rumeurs et à démentis tourne encore. Le Monde et Le Parisien rappellent qu’aucun charnier n’a été trouvé. Les associations, Face à l’Inceste en tête, et certains médias alternatifs persistent : cover-up, affaire Dutroux, fantômes de Zandvoort. Et si le vrai scandale n’était pas l’absence de cadavres, mais l’incroyable faculté d’une institution à regarder ailleurs, à punir les lanceurs d’alerte, à laisser siéger les collectionneurs ?
Martine Bouillon, devenue symbole brisé, continue d’écrire. Joubrel, lui, est rentré dans l’ombre. La séquence, elle, tourne en boucle sur les réseaux, rappelant qu’en France, certains charniers sont peut-être moins ceux des enfants que ceux de la vérité judiciaire.
À lire : Viol d’anges. Pédophilie : un magistrat contre la loi du silence, de Martine Bouillon, Calmann-Lévy, 1997
par Yoann
Le MEDIA en 4-4-2 est un média alternatif qui dispense, non sans humour, un très bon suivi des affaires de corruption et de manipulation du régime.


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