Sultan Ahmed bin Sulayem, l’émirati qui tenait les clés des plus grands ports de la planète (10 % du trafic de containers), n’avait qu’un seul véritable point de chute quand il voyageait : le carnet d’adresses de Jeffrey Epstein. Les 3 000 pages déclassifiées en ce mois de février racontent une décennie de complicité masculine, de 2007 à 2017, où, via plus de 5 000 mails, l’émirati et le pédophile new-yorkais ont échangé bien plus que des vœux.
Epstein le qualifiait d’ »ami fiable ». La correspondance, elle, parle de femmes livrées comme des marchandises, de blagues graveleuses expédiées entre deux conseils financiers, et d’un certain art de vivre partagé : celui de traiter le corps féminin comme une denrée import-export. En 2013, Sulayem compare deux femmes arrivant chez lui avec la précision d’un cargo list : une Moldave « moins bien », une Ukrainienne « mieux ». Quatre ans plus tard, il annonce fièrement sa « nouvelle petite amie ouzbèke de 22 ans » – Epstein, en professionnel, rectifie l’âge à 23 ans après vérification du passeport. Le détail qui tue, comme on dit dans les salons.
La valise diplomatique du vice
Ce n’est pourtant pas la première fois que les élites du Golfe croisent la route du réseau. Mais Sulayem apportait sa pierre à l’édifice avec un zèle entrepreneurial. En 2015, il organise une formation pour la « masseuse privée » d’Epstein – une ressortissante russe – dans un hôtel cinq étoiles turc. Il livre aussi ses observations géopolitiques : « La Russie est la source de toutes les belles femmes. » On croirait entendre un ministre du Commerce vantant les atouts d’une zone franche.
Les échanges sont émaillés de liens pornographiques envoyés pendant ses vacances en famille, de récits détaillés sur « le meilleur sexe de ma vie » avec une étudiante, et d’une vidéo de torture dont on préfère ne pas connaître le contenu exact. « Où es-tu ? Es-tu OK ? J’ai adoré la vidéo », écrit Epstein en 2009. Sulayem ne répond pas, mais les législateurs américains, eux, ont posé la question.
L’entremetteur des puissants
Car le financier véreux ne servait pas seulement de confident grivois. Il ouvrait les portes. Celle d’Ehud Barak, l’ancien Premier ministre israélien. Celle de Steve Bannon, le stratège trumpiste. Celle de présidents africains en mal de liquidités. En 2009, Epstein rédige lui-même une lettre pour que Sulayem puisse lobbyer Lord Mandelson, secrétaire d’État britannique au Commerce, et lui fournit son e-mail personnel. Un service entre amis, en somme.
En 2017, l’émirati consulte Epstein pour assister à l’investiture de Donald Trump. En 2018, pour rencontrer Bannon. Le réseau fonctionnait comme une centrale d’achat : on y échangeait des jeunes filles, des introductions, et des parts de marché.
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Une île en son nom
Mais l’affaire prend une tout autre dimension avec l’achat de Great St James, la seconde île d’Epstein aux Îles Vierges américaines. Nous sommes en 2016. Le précédent propriétaire refuse catégoriquement de traiter avec un pédophile notoire. Qu’importe : le nom de Sulayem apparaît sur les documents non signés comme source des fonds. Un avocat local reçoit un pouvoir limité pour finaliser la transaction.
Sulayem jure aujourd’hui qu’il n’était pas au courant. Il affirme qu’Epstein avait juste demandé à utiliser son nom pour une « offre commerciale ». Il aurait refusé, dit-il en 2019. Pourtant, les documents, eux, ne portent pas la trace de ce refus.
Le prix de la chute
Il a fallu attendre le 13 février 2026 pour que DP World annonce, d’une voix blanche, la démission de son président et PDG. Essa Kazim prend le fauteuil, Yuvraj Narayan le bureau d’angle. La photo de Sulayem disparaît du site web comme on efface un mauvais souvenir. L’empire, qui contrôle 10 % du trafic conteneurs mondial, continue de tourner sans lui.
Mais les dégâts collatéraux s’accumulent. La Caisse, le fonds de pension canadien, suspend ses partenariats – avant de les rétablir après le changement de direction, comme si tout cela n’était qu’un incident de parcours. British International Investment, l’agence britannique, se montre plus prudente. Quant au projet Earthshot du prince William, financé par DP World, il fait désormais l’objet d’une plainte auprès de la Commission des œuvres de charité du Royaume-Uni. Le prince vert devra rendre des comptes sur l’argent du vice.
Aux États-Unis, les représentants Ro Khanna et Thomas Massie exultent. Ils ont obtenu la déclassification, identifié Sulayem parmi les « six hommes puissants », et célèbrent sa démission comme une victoire de la transparence. Une victoire bien modeste, quand on sait que l’homme n’est accusé d’aucun crime, et que ses e-mails ne sont que la partie émergée d’un iceberg qui n’a pas fini de faire fondre les réputations.
L’affaire Epstein continue ainsi de dérouler ses ramifications pourries, exposant au grand jour ces maîtres du monde qui pensaient pouvoir rire de leurs « petites amies » dans des e-mails privés. La responsabilité, décidément, finit toujours par trouver son homme. Même quand il se cache derrière un empire portuaire et des années de complicité silencieuse.
par Yoann
Le MEDIA en 4-4-2 est un média alternatif qui dispense, non sans humour, un très bon suivi des affaires de corruption et de manipulation du régime.


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