La décision d’extrader Assange : la preuve que les leçons de liberté de l’Occident sont une farce

Partagez cet Article
Pin Share

La persécution d’Assange est la plus grande menace à la liberté de la presse en Occident depuis des années. C’est aussi un monument éclatant de la fraude des autodafés américains et britanniques.

La persécution de Julian Assange, qui dure depuis onze ans, a été prolongée et intensifiée vendredi matin. La ministre britannique de l’Intérieur, Priti Patel, a approuvé la demande d’extradition des États-Unis visant à envoyer Julian Assange en Virginie pour y être jugé pour dix-huit chefs d’accusation en vertu de l’Espionage Act de 1917 et d’autres lois, en rapport avec la publication par WikiLeaks, en 2010, de milliers de documents montrant la corruption, la tromperie et les crimes de guerre généralisés des autorités américaines et britanniques ainsi que de leurs proches alliés dictatoriaux au Moyen-Orient.

Cette décision n’est pas surprenante – il est évident depuis des années que les États-Unis et le Royaume-Uni sont déterminés à détruire Assange pour le punir de son journalisme exposant leurs crimes – mais elle met néanmoins en évidence l’imposture totale des sermons américains et britanniques sur la liberté, la démocratie et la presse libre. Ces spectacles d’autoglorification performatifs sont constamment déployés pour justifier l’ingérence et les attaques de ces deux pays à l’encontre d’autres nations, et pour permettre à leurs citoyens de ressentir un sentiment de supériorité quant à la nature de leurs gouvernements. Après tout, si les États-Unis et le Royaume-Uni défendent la liberté et s’opposent à la tyrannie, qui pourrait s’opposer à leurs guerres et interventions au nom de la promotion d’objectifs aussi élevés et de valeurs aussi nobles ?

Ayant fait des reportages sur l’affaire Assange depuis des années, j’ai exposé à d’innombrables reprises le contexte détaillé qui a conduit Assange et les États-Unis à cette situation. Il n’est donc pas nécessaire de tout raconter à nouveau ; les personnes intéressées peuvent lire la trajectoire détaillée de cette persécution ici ou ici. Il suffit de dire qu’Assange – sans avoir été condamné pour aucun autre crime que celui d’avoir enfreint sa libération sous caution, pour lequel il a depuis longtemps purgé sa peine de cinquante semaines – a été emprisonné de manière effective pendant plus de dix ans.

En 2012, l’Équateur a accordé à Assange un asile légal pour échapper à la persécution politique. Il l’a fait après que le gouvernement suédois a refusé de s’engager à ne pas exploiter le voyage du fondateur de WikiLeaks en Suède pour répondre à des accusations d’agression sexuelle comme prétexte pour le remettre aux États-Unis. Craignant ce qui s’achèverait par ce qui est en train de se passer – que les USA sont déterminés à faire tout leur possible pour ramener Assange sur le sol américain malgré qu’il ne soit pas un citoyen américain, et qu’il n’a jamais passé plus de quelques jours aux Etats-Unis, et avec l’intention de mettre la pression sur les alliés suèdois depuis longtemps soumis pour s’en saisir une fois arrivé sur le sol suèdois – le gouvernement du président équatorien Rafael Correa a conclu que les droits civiques fondamentaux d’Assange étaient bafoués et lui a donc donné refuge dans la minuscule ambassade équatorienne à Londres : la raison classique pour laquelle l’asile politique existe.

Lorsque les responsables de Trump, menés par le directeur de la CIA Mike Pompeo, ont intimidé le successeur docile de Correa, l’ex-président Lenin Moreno, pour qu’il supprime cet asile en 2019, la police londonienne est entrée dans l’ambassade, a arrêté Assange et l’a placé dans la prison de haute sécurité de Belmarsh (que la BBC a surnommée en 2004 « le Guantanamo britannique »), où il est resté depuis.

Après que le plus minable tribunal britannique a rejeté, au début de 2021, la demande d’extradition des États-Unis au motif que la santé physique et mentale d’Assange ne pourrait pas supporter le système carcéral américain, Assange a perdu tous les appels subséquents. L’année dernière, il a été autorisé à épouser sa compagne de longue date, l’avocate britannique des droits humains Stella Morris Assange, qui est également la mère de leurs deux jeunes enfants. Une unanimité extrêmement inhabituelle parmi les groupes de défense de la liberté de la presse et des libertés civiles s’est formée au début de 2021 pour demander instamment à l’administration Biden de cesser ses poursuites contre Assange, mais les responsables de Biden – bien qu’ils aient passé les années Trump à se faire passer pour des défenseurs de la liberté de la presse – n’en ont pas tenu compte (on peut voir ci-dessous une interview de Stella Assange réalisée la semaine dernière par mon mari, le député brésilien David Miranda, à l’occasion de la Journée de la liberté de la presse au Brésil, concernant les derniers développements et les conséquences pour la famille Assange).

La décision de la ministre de l’Intérieur ce matin – caractéristique de la servilité et de l’obéissance des Britanniques face aux exigences des États-Unis – ne signifie pas que la présence d’Assange sur le sol américain est imminente. En vertu de la loi britannique, Assange a le droit d’interjeter une série d’appels pour contester la décision du ministre de l’Intérieur, et il le fera probablement. Étant donné que les magistrats britanniques ont plus ou moins annoncé à l’avance leur détermination à suivre les ordres de leurs maîtres américains, il est difficile de voir comment ces procédures supplémentaires auront un autre effet que de retarder l’inévitable.

Mais si l’on se met à la place d’Assange, il est facile de comprendre pourquoi il est si désireux d’éviter l’extradition vers les États-Unis aussi longtemps que possible. L’Espionage Act de 1917 est un texte de loi méchant et répressif. Il a été conçu par Woodrow Wilson et sa bande de progressistes autoritaires pour criminaliser la dissidence contre la décision de Wilson d’impliquer les États-Unis dans la Première Guerre mondiale. Il a été utilisé principalement pour emprisonner des gauchistes anti-guerre comme Eugene Debs, ainsi que des chefs religieux anti-guerre comme Joseph Franklin Rutherford, pour le crime de publier un livre condamnant la politique étrangère de Wilson.L’une des innovations despotiques les plus insidieuses de l’administration Obama a été de réaménager et de revitaliser la loi sur l’espionnage de l’ère Wilson pour en faire une arme à tout faire pour punir les lanceurs d’alertes qui dénoncaient les politiques d’Obama. Le ministère de la Justice d’Obama, sous la direction du procureur général Eric Holder, a poursuivi plus de lanceurs d’alertes au titre de l’Espionage Act de 1917 que toutes les administrations précédentes réunies – en fait, trois fois plus que tous les présidents précédents réunis. L’un des lanceurs d’alertes inculpés par les fonctionnaires d’Obama en vertu de cette loi est Edward Snowden, lanceur d’alertes de la NSA, qui a révélé en 2013 l’existence d’un espionnage domestique massif, précisément du type de celui que le directeur du Renseignement national d’Obama, James Clapper (aujourd’hui à CNN), a faussement nié avoir mené lors de son témoignage au Sénat, qui a conduit à des restrictions législatives adoptées par le Congrès américain et que les tribunaux ont jugé inconstitutionnelles et illégales.

Ce qui rend cette loi si insidieuse, c’est que, de par sa conception, il est presque impossible pour le gouvernement de perdre. Comme je l’ai expliqué en détail dans un éditorial du Washington Post lorsque l’acte d’accusation a été révélé pour la première fois – expliquant pourquoi il constitue la plus grande menace pour les libertés de la presse en Occident depuis des années – cette loi de 1917 est rédigée comme une loi de « responsabilité stricte », ce qui signifie que l’accusé est non seulement coupable dès qu’il est prouvé qu’il a divulgué des informations classifiées sans autorisation, mais il lui est également interdit d’invoquer une défense de « justification », c’est-à-dire qu’il ne peut pas faire valoir devant un jury de ses pairs qu’il était non seulement permis mais aussi moralement nécessaire de divulguer ces informations en raison des graves malversations et de la criminalité qu’elles ont révélées de la part des responsables politiques les plus puissants de la nation. Cette loi de 1917, en d’autres termes, est écrite pour offrir seulement des procès spectacles mais pas des procès équitables. Aucune personne saine d’esprit ne se soumettrait volontiers à des poursuites et à l’emprisonnement à vie dans les pénitenciers américains les plus durs en vertu d’un acte d’accusation présenté en vertu de cette loi fondamentalement corrompue.

Quoi que l’on puisse penser d’Assange, il ne fait aucun doute qu’il est l’un des journalistes les plus importants, les plus novateurs et les plus accomplis de son temps. On pourrait facilement affirmer qu’il occupe à lui seul la première place. Et c’est, bien sûr, précisément la raison pour laquelle il est en prison : parce que, tout comme la liberté d’expression, les garanties de « liberté de la presse » aux États-Unis et au Royaume-Uni n’existent que sur un morceau de parchemin et en théorie. Les citoyens sont libres de faire du « journalisme » tant que cela ne dérange pas, ne met pas en colère ou n’entrave pas les véritables centres de pouvoir. Les employés du Washington Post et de CNN sont « libres » de dire ce qu’ils veulent tant que ce qu’ils disent est approuvé et dirigé par la CIA ou que le contenu de leur « reportage » sert les intérêts de la tentaculaire machine de guerre du Pentagone.

Les vrais journalistes sont souvent menacés de poursuites, d’emprisonnement, voire de meurtre, et parfois même de tweets méchants. Une grande partie de la classe médiatique américaine a ignoré la persécution d’Assange, voire l’a encouragée, précisément parce qu’il leur fait honte, leur servant de miroir vivant pour leur montrer ce qu’est le vrai journalisme et à quel point ils en sont totalement dépourvus. Les gouvernements américain et britannique ont réussi à exploiter les jalousies et les insécurités mesquines de leurs serviteurs médiatiques ratés, insipides et inutiles pour s’en tirer en imposant la plus grande menace à la liberté de la presse en Occident sans susciter la moindre protestation.

La liberté d’expression et la liberté de la presse n’existent pas en réalité aux États-Unis ou au Royaume-Uni. Ce ne sont que des instruments rhétoriques destinés à faire de la propagande auprès de leur population nationale et à justifier et ennoblir les diverses guerres et autres formes de subversion qu’ils mènent constamment dans d’autres pays au nom de la défense de valeurs qu’ils ne soutiennent pas eux-mêmes. La persécution de Julian Assange est une grande tragédie personnelle, une parodie politique et un grave danger pour les libertés civiques fondamentales. Mais c’est aussi un formidable et durable monument à la fraude et à la tromperie qui sont au cœur de la représentation que ces deux gouvernements se font d’eux-mêmes et de ce qu’ils sont.

Source : Glenn Greenwald, Les Crises 17-06-22

 

Partagez cet Article
Pin Share
A propos de Les Crises 2 Articles
Source : www.les-crises.fr