Un journaliste de France info vient de publier un « article » sur le recrutement dans l’armée russe. Sa prétention à l’information objective dissimule mal ses manques et l’insulte pour le lecteur éduqué. Pour cette raison, même si la logique ordonnerait de traiter ce texte comme un déchet radioactif tout juste digne d’une insulte, nous allons lui offrir l’honneur d’une recension.
Non pour le distinguer, ce texte ne se distingue en rien de la non qualité publiée depuis quatre ans par les différents organes du complexe de propagande occidentale, mais pour en tirer les présupposés.
Prenons donc le temps de nous poser avec un bon thé chaud1 et revenons aux faits et à la construction du texte avant d’entrer dans ce que cela dit de l’appréhension de la guerre.
- Les données contenues dans l’article sont les suivantes :
- On estime qu’il lui faut environ 30 000 nouvelles recrues tous les mois pour remplacer les tués et les blessés.
- certains députés qui plaident pour une nouvelle mobilisation de 500 000 hommes.
- Une pression accrue sur les entreprises
- Une pression accrue sur les étudiants
- plusieurs régions qui avaient baissé leurs primes d’engagement à la fin de l’année, parce qu’elles ont des difficultés financières, viennent de les rehausser brutalement
Ces cinq faits justifient l’article et en forment le fondement factuel. Distinguons-les en deux familles : Les besoins et la manière dont l’armée russe trouve ses ressources.
Commençons par 1 : Il faudrait 30 000 soldats par mois, affirmation osée dans une guerre où les pertes sont le grand tabou des deux camps.
La source est selon l’article : « d’après certaines estimations de médias russes en exil et de centres d’analyse. »
Lesquels, vous n’en aurez pas, après tout, un journaliste qui travaille en source ouverte ne va pas vous donner les siennes. Il s’agit là de mépris, d’un véritable crachat à la face du public que l’on empêche de contre vérifier les informations données.
Hélas pour ce monsieur, il existe des médias russes et des centres d’analyse connus et jouissant d’une certaine réputation. Parmi eux, Médiazona dont la méthodologie se pare de rigueur et est plutôt validée par le consensus des analystes. Que nous dit cette source ?
Entre 2 000 et 5 000 morts recorded par mois sur les six derniers mois2. Au fil du temps, Médiazona a introduit une seconde catégorie d’estimation, mais, nébuleuse, mal fondée, elle est considérée comme un moyen de satisfaire les sponsors occidentaux qui paient les salaires de ce groupe d’opposants à V. Poutine. Eux évoluent entre 9 000 et 14 000 morts par mois3, ce qui correspondrait enfin aux chiffres mentionnés par le journaliste si on considère un blessé irrécupérable par mort.
Un détail ? Pas tout à fait.
Que nous dit le journaliste ?
(Nouvelle fenêtre)
« On estime qu’il faut environ 30 000 nouvelles recrues russes tous les mois pour remplacer les tués et les blessés. Ces chiffres à la baisse sont confirmés par les travaux d’un chercheur allemand, Janis Kluge. »
Je m’insurge dans les termes les plus vifs contre cette affirmation qui établit une égalité absolue entre les pertes et les recrutements factuellement justifiés et non contestés par les autorités russes. Toute personne qualifiée sur les tableaux d’entrée-sortie sait que l’égalité emploi-ressource fonctionne ainsi : Ressources + stock d’entrée = emplois + stock de sortie. Or, à maintes reprises, l’armée russe a annoncé sa volonté d’augmenter ses effectifs et le journaliste le reconnaît dans une autre partie de son article : « si l’on en croit le ministre de la Défense Andreï Belooussov : « Cela avance plus vite que prévu. Nous sommes dans les plans, nous formons de nouvelles unités, tout particulièrement les unités chargées des systèmes de drones. » »
Tout est dit, mais l’auteur ne l’a bien sûr pas mis en lien avec le besoin d’effectifs ! Pourtant, former de nouvelles unités dévore le personnel4 !
En pratique, recrutements et pertes peuvent donc être décorrélés et ce procédé pour éviter de l’admettre peut s’interpréter de deux manières : le journaliste tente d’étayer son chiffre de pertes par un glissement que l’on peut considérer comme frauduleux. Ou il ignore les bases du calcul comptable et dans ce cas, sa place est sur les bancs d’une école sérieuse et non à un poste de prescripteur d’opinion.
Sauf que plus tôt dans l’article, le journaliste ose l’affirmation suivante qui renforce la suspicion :
« au moins 300 000 soldats russes sont morts et jusqu’à un million ont été blessés et sont hors de combat. »
Pourquoi pas trois cent mille morts ? On est relativement proche des chiffres de Médiazona, mais tous les blessés seraient hors de combat ? Le ratio classique de trois blessés par tué semble respecté, mais le hors de combat interroge. Sur quelle base ? N’y a-t-il plus de foulures, de blessures légères ? Quid des drones FPV dont le mode d’intervention devrait faire baisser le nombre de blessés par tué, car ils sont réputés frapper précisément. Ces chiffres peinent à convaincre, pour ne pas employer des termes plus radicaux.
Le procédé se poursuit sur le point 2 : certains députés qui plaident pour une nouvelle mobilisation de 500 000 hommes.
Là encore, l’affirmation est faite sans autre contexte que d’évoquer l’impopularité de la conscription en Russie. Elle ignore le débat politique en cours à la Douma où une frange du monde politique et de l’opinion publique pousse de plus en plus fort pour une offensive définitive qui anéantirait l’armée kiévienne et pousserait Kiev à une capitulation sans conditions. Ce demi-million d’hommes n’est donc pas pour remplacer des pertes, mais pour exciser le pouvoir né du Maïdan5. Le procédé narratif qui ne montre que la moitié de la situation est donc INDIGNE, surtout dans un média de service public payé avec l’argent des impôts. Sauf si nous sommes prêts à cesser de nous prétendre une démocratie et à renommer France Info6 ! (Völkischer Beobachter. Izvestia ? Je n’ose la Pravda !)
Par chance pour les arbres, les points 3-4 et 5 posent moins de problèmes. Il est certain que pour maintenir le flux de recrutement, les autorités russes activent tous les leviers à leur disposition et les procédés sont habituels dans les pays en guerre. Le manque est plus subtil. L’armée russe a ouvert les recrutements à partir de la fin de l’année 2022. Nous sommes en 2026 et un journaliste qui prétend écrire sur une guerre devrait avoir un minimum de connaissances en histoire militaire. Par exemple, durant la guerre de Sécession, les lois de conscription sont votées en 1862 et 1863 selon les camps. En France dès 1793, la levée en masse supplée à la pénurie de volontaires après seulement un an de conflit7.
Certes, avec les systèmes de remplacement et de tirage au sort, nous sommes loin de la conscription moderne, mais la performance russe mérite d’être signalée : après quatre ans de guerre, hormis le rappel des réservistes fin 2022, le recrutement repose toujours sur les volontaires. Cela montre à quel point la société soutient l’armée8. Le rendement décroissant des primes qui exige une augmentation des sommes offertes est, lui, parfaitement normal dans ce cadre : Ceux prêts à partir sans délai l’ont fait en 2023. De plus, les primes augmentent, mais les salaires aussi, ce qui relativise le gain.
Ces nombreux manques posent des questions. Si l’accumulation des manques, tous orientés dans une seule direction, indique une opération de propagande devenue habituelle, la construction interroge davantage.
Typique de la production des régimes occidentaux, ce texte offre l’avantage de se concentrer sur un aspect technique et étroit. Cela rend sa contre-vérification plus aisée, mais démontre les faiblesses attendues de la cible : ignorante en histoire militaire, vulnérable aux glissements sémantiques, elle semble loin du citoyen éduqué et éclairé attendu dans une démocratie.
Et, bien plus que les problèmes de l’armée russe qu’elle devrait régler9, le simple fait que ce journaliste ose ce texte nous offre une démonstration chimiquement pure de l’ampleur de la crise démocratique que nous vivons !
- Ou un café glacé, plus adapté à la température. La vengeance est d’ailleurs un plat qui se mange froid. ↩︎
- Le chiffre repose sur l’examen des registres russes et donc la méthodologie qui a fait le succès de Médiazona. Le reproche communément accepté serait une légère sous évaluation du aux délais de transcription dans les registres ou des manqués dans l’analyse. Au fil du temps, cette faiblesse devient de moins en moins pertinente. ↩︎
- Une fourchette haute basée sur une modélisation, adossée à des données de succession et à un excès de mortalité, donc chargée d’hypothèses. ↩︎
- Constituer une unité suppose de fournir tous les personnels d’appuis et supports. Entre deux et quatre fois l’effectif de ligne. ↩︎
- Ce qu’à titre personnel, je ne peux qu’approuver, car une telle défaite ouvrirait les archives situées à Kiev ce qui, s’ils gèrent bien, permettrait enfin à la justice de passer ! Mais ce serait avec du sang russe, donc il leur revient de choisir le prix à payer. ↩︎
- Dur, certes, mais la faiblesse de nos médias a permis les guerres d’Irak, de Libye, de Syrie, les massacres au Congo, beau bilan ! ↩︎
- Et ces lois furent aussi impopulaires ! Elles ont même créé des émeutes, passons ! ↩︎
- En face, l’armée kiévienne a activé la conscription depuis le début et ses sergents recruteurs sont l’objet d’attaques par la population. Détail, là aussi oublié par le journaliste. ↩︎
- Le général Guerassimov a inventé une nouvelle doctrine. On attend avec « impatience » de lire les œuvres du « général » Mandon. ↩︎

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