En 1258, après la prise de Bagdad les mongols capturent et exécutent le Calife en l’entourant dans un tapis qu’ils feront piétiner par les chevaux de leur cavalerie. 2200 ans plus tôt, lors de la chute des Kassites, les souverains furent conduits enchaînés dans les geôles d’Elam où ils disparurent définitivement. Ces exemples nous montrent le sort des dirigeants lorsqu’une élite parvient au terme de la phase descendante d’une civilisation. En l’état de la situation occidentale une mûre réflexion sur ces exemples pourrait nous aider à y voir plus clair dans l’actuel chaos du monde.
Enfin, tous les termes ne se valent pas : la théorie des cycles historiques n’a certes pas la rigueur d’une loi physique. Pourtant, une pensée qui accepte la validité du concept de cycle de cinq cents ans en histoire offre tout de même un cadre d’analyse intéressant pour nous inscrire dans le temps long. Son acceptation se heurte à deux obstacles : Le premier fut la reprise des idées de décadence par les mouvements fascistes et nazis qui y virent un moyen de s’auto justifier comme défenseurs de la civilisation. Certes, mais si les nazis ont utilisé des moteurs à essences, cela n’a pas discrédité ce mode de propulsion et une idée peut-être bonne indépendamment de celui qui se l’approprie.
La seconde difficulté est plus sérieuse, car elle porte sur la méthodologie même : De tels cycles sont rares par nature et mettent en jeu des mécaniques complexes. Les prouver ou les infirmer s’avère donc difficile à mettre en œuvre. Spengler et Toynbee, n’y sont parvenus que par une accumulation de faits critiqués comme un choix orienté pour justifier leur thèse1
Après tout, il est si simple de dénigrer que ceux gênés par le concept n’ont guère eu de difficultés à attaquer sur la complexité des textes. Les querelles d’universitaire ont ceci de charmant qu’elles s’égarent parfois sur des détails.
La thèse du cycle de cinq cents ans correspond pourtant à ce que nous pouvons tirer de notre histoire. De 753 avant J.-C. À 476 après J.-C., l’histoire romaine couvre un peu plus d’un millénaire soit deux cycles enchaînés, l’un républicain s’achevant aux guerres civiles du Ier siècle av. J.-C., l’autre impérial s’éteignant en 476. L’occident connaît ensuite une reconstruction, puis un demi-millénaire de descente avant d’engager au cours du XVè siècle le début du grand cycle qui le conduira à dominer le monde. Cette histoire longue valide la possibilité d’un cycle, même s’il ne validera peut-être pas totalement celui décrit par Spengler ou Toynbee.
Validons ce cadre grossier, où l’Empire américain constitue l’incarnation actuelle de l’occident engagé dans son cycle de décroissance. Bien sûr les spectaculaires échecs géopolitiques en Ukraine et en Iran nourrissent la thèse. Pourtant, il faut dépasser ces facteurs simples : l’endettement des États-Unis et de leurs vassaux démontre que le pouvoir politique a perdu ses marges de manœuvres. Enfin, les difficultés sociales de sociétés sous tension où la croyance dans une mobilité sociale ascendante s’évapore soutiennent le diagnostic.
L’occident meurt peut-être de langueur et non de barbares à ses portes comme l’empire romain (Encore que lesdits barbares, combattirent sous Aetius contre les Huns), mais il succombe. Si l’on accepte le décompte de Spengler, la chute occidentale sera marquée par deux cents ans de césarisme avant une catastrophe finale.
Une fois de plus, beaucoup éclateront de rire tant la médiocrité du personnel politique actuel contredit toute idée de césarisme. Et pourtant ! Le renforcement des moyens de coercition, la mise en avant de quelques individus parés de toutes les qualités (Rappelez-vous des 17 000 articles pour la campagne d’E.Macron) tendent dans cette direction d’un pouvoir autoritaire qui prétend s’appuyer sur le peuple contre les corps intermédiaires. Les dix dernières années en France correspondent au schéma, mais rien ne nous oblige à nous arrêter là. Il s’agit d’un pur moyen et non d’une fin. Pour comprendre celle-ci, nous pouvons tenter de discerner la grande image du combat en cours en occident. Dans son livre (Dette 5000 ans d’histoire, page 459) David Graeber explique :
À sa racine, il y a une véritable obsession des dirigeants mondiaux – en réaction aux soulèvements des années 1960 et 1970 : on ne doit pas voir des mouvements sociaux grandir, réussir, proposer d’autres solutions jamais, en aucune circonstance, on ne doit voir gagner ceux qui contestent les rapports de pouvoir existants. Pour y parvenir, il faut créer un immense appareil militaire, carcéral et policier, comprenant diverses formes de sociétés de sécurité privées et de services de renseignement policiers et militaires, ainsi que toutes les machines de propagande imaginables, dont la plupart visent moins à attaquer de front des projets alternatifs qu’à créer un climat général de peur, de conformisme chauvin ou simplement de désespoir, dans lequel l’idée même de changer le monde paraîtra un vain fantasme.
Oserait-on meilleure description d’une société qui se met à l’arrêt, non pas par absence d’alternative, mais par refus de toute alternative. En ce sens, le fact checking, la censure ne sont que le prolongement d’un choix déjà fait depuis plusieurs décennies. Le césarisme est le moyen de faire tenir politiquement ces égoïsmes2.
Ce petit caillou supplémentaire sur le chemin nous conduit donc à valider le concept. L’accepter, offre alors à notre société une feuille de route vers le futur et donc la possibilité d’y réfléchir pour éviter la catastrophe.
Car, que nous annonce Spengler : cette période de césarisme sera suivie d’une catastrophe finale qui constitue l’enjeu de cet article : Définir sur la base des exemples historiques, le sens de la catastrophe finale pour débloquer le refus. Seule une vision nette des terrifiantes conséquences à long terme peut servir de fondement à un déblocage politique de notre société.
Les défenseurs de l’ordre actuels en sont réduits à multiplier insultes et crachats contre leurs opposants. Des mots comme complotisme, mort sociale sont désormais entrés dans le vocabulaire courant. Leur présence témoigne d’une mutation où le débat public est remplacé par l’injonction dite moralisante.
Une moralité dont beaucoup doutent tant la prétention de certains à détenir la vérité s’est désormais maintes fois heurtée à la réalité. Cela n’empêche pas ces gens de continuer et, hélas, les exemples historiques démontrent que même avec la conscience d’aller dans le mur les sociétés préfèrent continuer au lieu d’admettre les exigences du réel.
L’exemple romain nous est familier. Théoriciens de leur propre décadence, les Romains d’Occident furent incapables d’empêcher la prise de pouvoir par les barbares avec les conséquences que l’on connaît : mise en esclavage de populations, réduction des villes dont les populations s’enfuirent dans les campagnes où il était encore possible de se nourrir. Les élites romaines se soumirent aux nouveaux arrivants, même si elles parvinrent souvent à se maintenir partiellement. En ce sens, la chute de Rome ne fut pas la pire des catastrophes.
L’exemple kassite est instructif à cet égard. Originaires du Zagros, mentionnés dans les sources dès le XVIIIe siècle av. J.-C., les dirigeants de ce peuple prennent le pouvoir à Babylone après la prise hittite de 1595 et y règnent jusqu’à la conquête élamite de 1155. Leur expérience montre ce qui attend une élite qui échoue. Venus d’en dehors de Babylone, ils s’emparent par la force des leviers du pouvoir, mais sans l’administrer avec la prudence des dynasties antérieures. Tout d’abord avec l’arrêt des jubilés de dettes documentés à Babylone dont le dernier est daté du XIVè siècle avant JC3. Dès lors, on peut considérer que la période constitue une époque dure pour les paysans endettés. De même durant cette période, faute d’entretien du réseau de canaux secondaires, des terres sont perdues par salinisation. Dès lors, l’agriculture s’affaiblit et, au bout de plusieurs siècles de déclin, les Kassites perdent face aux Élamites. Ces derniers s’emparent de Babylone affaiblie et emmènent les Kassites enchaînés. Faut-il s’en étonner ? Les lois de l’histoire sont implacables.
Si, on peut éventuellement considérer que les souverains Kassites acquittent une dette méritée pour avoir mal géré leur possession, force est de constater que la paysannerie babylonienne souffrira aussi : les statues des dieux ont été emmenées par les Élamites, donc la population éprouve le sentiment d’avoir été abandonné des dieux. Si le mécanisme divin demeure à prouver par plus croyant que l’auteur, constatons que les conséquences y correspondent, car le réseau de canaux part à vau-l’eau. Ici, comme souvent, le peuple paie le prix principal de l’effondrement, mais l’élite n’est pas épargnée.
Cette image permet, espérons-le d’ancrer dans la chair le propos spenglerien d’effondrement, mais peut-être l’éloignement temporel des exemples sera-t-il insuffisant pour convaincre ceux désireux de ne pas voir. Peu importe, le XXè siècle eut à cœur de corriger notre culture historique. Nous connaissons deux effondrements majeurs :
Celui de l’Allemagne où le peuple passa une décennie à ramasser les ruines pour reconstruire, même si l’aide américaine permit de limiter les dégâts. Quant à l’élite, constatons que dans une ville d’Allemagne du sud, on jugea nécessaire de la pendre. Là, encore, la complaisance américaine et anglaise limitèrent les dégâts. Après tout, il fallait bien préparer la guerre contre les Soviétiques qui fournissent le second exemple, le plus chimiquement pur.
En 1917, les dysfonctionnements du régime tsariste excèdent la patience des populations et il y aura non pas une, mais trois révolutions, dont la dernière fut celle d’Octobre 1917 menée par les bolcheviques. L’un de leurs chefs formula la doctrine :
La guerre civile, forme culminante de la lutte des classes, abolit violemment tous les liens moraux entre les classes ennemies.
Et
La guerre civile est la plus cruelle des guerres. Elle ne se conçoit pas sans violences exercées sur des tiers et, tenant compte de la technique moderne, sans meurtre de vieillards et d’enfants.
Trotsky. Leur morale et la nôtre (1938).
Peut-on mieux décrire l’élimination physique de l’élite précédente rendue nécessaire pour éliminer l’habitus social qu’elle convoie entre les générations ? Les préjugés, le mépris s’incarnent dans les hommes et s’apprennent dès le plus jeune âge. Trotsky n’hésita pas et il parcourut les champs de bataille avec son train équipé d’un groupe de choc pour s’assurer de la bonne application de la doctrine. Pendant ce temps, son camarade Dzerjinski établissait la Tcheka chargée d’opérer sur l’ensemble du territoire. Dix millions de morts plus tard, les bolcheviques avaient gagné et les classes tsaristes avaient été largement liquidées. Y compris la famille Romanov qui démontra ainsi la valeur du plomb pour soigner l’hémophilie.
On le constate, hormis l’exemple romain, où les anciennes élites parvinrent à négocier un modus vivendi partiel avec les barbares, dans tous les autres cas, les peuples comme les anciennes élites payèrent le prix fort.
Inutile de parler du peuple, un souverain kassite, le calife de Bagdad, le grand propriétaire romain ou le tsariste ne gaspillent pas trop d’empathie à son sujet. En revanche, on peut espérer que l’exemple des élites parle davantage à nos dirigeants.
Ils sont dans la même situation : en mesure de continuer encore un temps, d’imposer un récit qui leur permette de demeurer au pouvoir et d’imposer des mesures à court terme qui retardent la catastrophe. Ce faisant, ils continuent l’affaiblissement causé par le maintien d’un système qui affaiblit les bases de la productivité sociale et rend la catastrophe finale inévitable.
Notre chance est de ne pas subir l’histoire comme autrefois : nous disposons désormais d’un cadre théorique pour comprendre l’impact des macrosstructures et des choix collectifs sur nos sociétés. Ce savoir inaccessible aux générations antérieures offre une porte de sortie à nos dirigeants : Il est encore possible de tout changer par un effort de volonté.
Le voulons-nous, le veulent-ils ? Si nous acceptons le compte à rebours spenglerien, nous avons encore deux siècles devant nous. Comptons un dont la moitié pour démanteler ou réorienter les institutions chargées de bloquer le système. Dans un tel délai, bien des réformes peuvent être engagées : revoir les systèmes scolaires pour former les hommes capables de porter la réflexion nécessaire au nouveau cadre et à la reconstitution de notre capital brut, seul garant d’une nouvelle vague de progression des revenus individuels. Réorientation de nos circuits financiers pour générer du capital productif qui est pour nos sociétés, comme les canaux des kassites, la base de la productivité sociale. Enfin, nous devons démanteler les appareils de propagande et de coercition qui pèsent sur nos sociétés au profit d’un nouveau compromis social qui lie nos citoyens à la société. S’il s’agit là de mesures superficielles bien insuffisantes pour relever l’ensemble du défi, elles permettent de débuter une phase de correction. Pourtant, chacune de ces propositions est aujourd’hui un blasphème envers les dogmes de l’élite sociale qui capte la valeur ajoutée. Celle qui nous conduit dans le mur ! Aucun de nos dirigeants ne lira cet article, et s’ils le lisaient, leurs intérêts immédiats et l’habitus de leur classe leur interdiraient de l’entendre. Nous avons pourtant le devoir de nous adresser à eux aujourd’hui pour leur offrir une ultime chance :
Voulez-vous, messieurs dames, que vos enfants acquittent le terrible prix de la tragédie portée à son terme ?
- Cependant, des travaux plus modernes prétendent prouver des cycles de trois cents ans : Le modèle Turchin-Nefedov, dit demographic-structural, hérité de Jack Goldstone, postule que les sociétés agraires (et Turchin étend depuis aux sociétés industrielles dans Ages of Discord et End Times) passent par des cycles séculaires de deux à trois siècles.
Turchin prédit en 2010 dans Nature que les États-Unis entreront en phase de crise majeure autour de 2020, prédiction qu’il considère validée. Il a chiffré la popular immiseration (paupérisation populaire), l’elite overproduction (surproduction d’élites) et la state insolvency (insolvabilité de l’État) comme trois indicateurs convergents.
Sa prédiction pour le XXIe siècle croise celle de Spengler. ↩︎ - Chose amusante, Isaac Asimov dans « Fondation et Empire », Bayta Darell annonce ainsi la crise Seldon : la dernière a eu lieu, et pendant ce siècle tous les vices de l’Empire se sont retrouvés dans la Fondation. L’inertie ! Notre classe dirigeante ne connaît qu’une loi : rien ne change. Le despotisme ! Ils ne connaissent qu’une règle : la force. La mauvaise répartition des biens ! Ils n’ont qu’un désir : garder ce qui est à eux.
On croirait lire la littérature antimondialiste, comme quoi, la psycho histoire… ↩︎ - Debt jubilee — Grokipedia ↩︎

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