L’ancrage de Palantir en Europe et le choix par les autorités des logiciels de cette société américaine pour la gestion de secteurs sensibles comme la santé ou la défense suscitent des inquiétudes et des critiques dans plusieurs pays. Jusqu’ici exprimées à l’échelle nationale, elles prennent désormais une dimension commune. Plus d’une centaine d’organisations issues de 30 pays demandent aux gouvernements européens de rompre leurs contrats avec l’entreprise américaine.
Depuis sa création en 2003 par Alex Karp et Peter Thiel, entre autres, Palantir a élargi son portefeuille de clients pour y inclure essentiellement, parmi ses clients, des ministères de la Défense, des services de renseignement, des États, ainsi que des grandes entreprises, sachant que la défense et le renseignement sont ses marchés historiques. Aux États-Unis, depuis le retour de Donald Trump, la société vit ce que certains qualifient de lune de miel avec la Maison Blanche, en étant étroitement associée à de plus en plus d’agences fédérales de sécurité ainsi qu’à des dispositifs de surveillance et de contrôle, notamment au sein du Pentagone et de l’ICE.
125 organisations vent debout contre la société
En Europe, Palantir compte aussi de nombreux clients et ce, depuis plus d’une décennie. En 2016 par exemple, dans un contexte post-attentat de 2015, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) s’était tournée vers la société américaine Palantir pour se doter de ses outils, capables de traiter massivement des données dans le cadre de la lutte antiterroriste, ainsi que d’autres missions sensibles.
Au Royaume-Uni, un consortium mené par Palantir a remporté en 2023 le marché de la plateforme de données du NHS, d’une valeur maximale de 330 millions de livres. Aux Pays-Bas, la défense utilise aussi ses outils, à petite échelle, depuis 2010. L’OTAN a, de son côté, acquis en mars 2025 le système Maven Smart System de Palantir, destiné à ses opérations militaires.
Au fil des ans, Palantir a accumulé autant de clients que de polémiques. Les inquiétudes sont diverses. Il est par exemple question d’usages sécuritaires et des risques de surveillance liés à ses logiciels. En Allemagne, où la police de Hesse utilise une plateforme fondée sur la technologie de Palantir, la Cour constitutionnelle a jugé en 2023 que les règles autorisant certaines analyses automatisées de données en Hesse et à Hambourg portaient atteinte au “droit à l’autodétermination informationnelle”.
Au Royaume-Uni, l’on craint que la plateforme du NHS ne facilite un jour l’accès de la police ou du ministère de l’Intérieur aux données des patients et porte atteinte, à terme, aux libertés individuelles ou collectives. En outre, les activités de Palantir auprès de l’agence américaine ICE et de l’armée israélienne alimentent également la polémique. Amnesty International reproche d’ailleurs à la société américaine de fournir des outils liés aux opérations militaires à Gaza.
Si la DGSI a tourné la page en juin dernier au profit de la société française ChapsVision, de nombreux pays continuent d’accorder leur confiance à Palantir. Pour plus d’une centaine d’organisations issues de 30 pays du continent, l’Europe doit couper ses liens avec la société américaine.
Guerres, traque des migrants, souveraineté menacée ..
Dans une lettre ouverte publiée lundi, signée notamment en France par Attac, La Quadrature du Net, l’Union syndicale fédérale et plusieurs fédérations syndicales, demandent la fin des contrats publics existants et l’exclusion de Palantir des futurs marchés.
Les signataires rappellent d’abord les activités de Palantir aux États-Unis et en Israël. Ses outils, souligne-t-on, sont utilisés par l’agence américaine de l’immigration (ICE) pour suivre des migrants et l’entreprise fournit des technologies à l’armée israélienne. Ils citent également le soutien affiché par son directeur général, Alex Karp, à Israël.
La lettre dénonce aussi la place prise par Palantir au sein des administrations, de la santé à la défense en passant par la police. Pour ses signataires, ces logiciels capables de croiser rapidement de grandes quantités de données peuvent étendre les capacités de surveillance des États. Une tendance considérée d’ailleurs par ces organisations comme un recul de la démocratie sur le Vieux Continent. Autre inquiétude avancée, la dépendance envers un fournisseur unique et, de surcroît, étranger pour des activités sensibles. Les organisations évoquent l’accès de Palantir à des données, son implantation dans plusieurs services d’un même État et la difficulté de changer ensuite de prestataire. La lettre alerte ainsi contre le risque d’une telle dépendance sur la souveraineté, numérique mais pas que, des États européens.
“La proximité de l’entreprise avec l’administration nationaliste américaine de Trump rend cette dépendance imprudente, notamment parce que le président s’est montré très disposé à instrumentaliser les relations économiques et commerciales des États-Unis”, lit-on.
Rappelant que la Suisse “a refusé plusieurs offres de Palantir” et que l’Espagne, les Pays-Bas et le Danemark prennent leurs distances avec l’entreprise américaine. Les auteurs de la lettre demandent aux gouvernements de développer des solutions alternatives, en donnant la priorité aux logiciels libres et à un contrôle public des données. Ils exhortent même les institutions financières publiques européennes à vendre leurs participations dans Palantir.
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